« Le salariat est mort, les freelances ont une longueur d’avance »

Voici la punch-line d’un article publié ici (cliquez pour lire).

Elle est la création de Stéphane Mallard (que je ne connaissais pas avant d’avoir lu cet article), Stéphane qui est également l’auteur d’un livre nommé « Disruption : intelligence artificielle, fin du salariat, humanité augmentée ».

J’ai lu et relu l’article, et je suis resté perplexe, J’entends, depuis des années, des choses comme la fin du salariat, la célèbre disruption, et l’école qui ne fait pas son job.

Alors, plutôt que répondre en commentaire, j’ai préféré rédiger un article. Allons-y.

La fin du salariat ?

Voilà déjà des décennies que l’on parle de la fin du salariat.  C’est mignon ce marronnier. On vient s’y asseoir, sous ses branches, chaque année, pour se dire que cette année, c’est la bonne. Il y a là quelque chose de poétique, vous ne trouvez pas ?

Il y a surtout une volonté farouche d’en finir avec le salariat. Pourquoi, ça, mystère. Une question de liberté ? Il serait temps de comprendre que la liberté n’est pas dans un statut, mais dans l’état d’esprit.

Je ne sais pas dans quel monde vive tous ces gens, peut-être dans le futur, auquel cas, j’aurais des questions pour eux, comme celles-ci :

  • Est-ce qu’un « freelance » (autoentrepreneur en France, mais c’est moins glamour) pilote un avion de ligne pour une grande compagnie aérienne ?
  • Est-ce qu’un Freelance a marché sur la lune ?
  • Est-ce qu’un Freelance est venu concurrencer Amazon ?

D’ailleurs, dans le futur, vu que le salariat est mort, comment s’organisent les divers secteurs comme :

  • le transport,
  • la santé,
  • la grande distribution,
  • l’automobile,
  • la restauration ?

Est-ce que ces entreprises sont donc devenues des conglomérats de freelances, qui sont tous, bien entendu « libres » (je ne vous raconte pas le bordel, connaissant la nature humaine, chacun ses intérêts, le reste, on verra plus tard) ?

J’ai du mal à imaginer un monde de Freelance, et la mort du salariat. Parce qu’il est certain que tout le monde n’aspire pas à se mettre à son compte, et franchement, je comprends, nous y reviendrons.

L’école n’est pas là pour former des entrepreneurs

Un peu plus loin dans son billet, comme tout bon entrepreneur libre qui prend des risques, voici le coup de massue habituel sur l’école :  « Oui la clef du monde de demain, c’est la prise de risques. Le problème c’est que l’école ne fait rien pour encourager cette prise de risque dès le plus jeune âge. »

Bien, il va falloir expliquer à tous ces entrepreneurs libres qui aiment le risque ce qu’est le boulot de l’école.

L’école est là pour instruire les enfants, leur apprendre à lire, à écrire, à compter. Elle fût également créée pour limiter le temps de travail des enfants. Pour rappel, une loi de 1892 ramena le temps de travail des enfants à 10h00 quotidienne, soit 60 heures par semaine.

Le but de l’école publique n’est pas de former des « entrepreneurs », mais donc de leur apprendre, je le répète, à lire, écrire, compter, qui sont les bases de la culture et de l’accès au savoir.

Que des écoles privées ou des incubateurs prennent en charge la dimension entrepreneuriale, je dis oui, et même « enfin ! », car cette culture fait défaut en France.

Mais apprendre à des mômes qui ne savent pas lire ce qu’est le capitalisme, pardon, mais si on pouvait juste les laisser rêver un peu et leur donner le temps de grandir. Je sais, c’est un peu fleur bleue, j’assume totalement ce côté humaniste rêveur.

Ma fille à neuf ans, et croyez-moi, je n’ai pas envie de lui donner des cours d’entrepreneuriat. Elle a mieux à faire. Bien mieux !

Je suis d’accord sur le fait que l’école se doit d’évoluer, mais pas comme cela.

La liberté du Freelance ?

Entreprendre est une vocation plus qu’un statut. Et parler de liberté quand on parle de freelance, c’est un vaste mensonge. Les pressions sont bien plus fortes sur l’entrepreneur (ou le freelance) que sur le salarié.

Si un salarié ne fait pas son job, quelqu’un le fera. Il finira par se retrouver en mauvaise posture, c’est évident. Et le cirque ne pourra pas durer bien longtemps, encore que.

En revanche, le freelance, s’il ne fait pas son job, c’est le client sur le dos, ce sont les factures qui s’entassent, et pas de filet type indemnisation chômage.

C’est bien beau de vendre du rêve aux gamins de vingt piges, de fusiller le salariat, les méchants patrons, mais il serait bien de présenter les deux faces de la médaille.

Et puis, au fait, c’est quoi un freelance ayant réussi ? Un patron. Oops…

Trouver sa voie, oui, mais comment ?

« C’est important de trouver ce qui nous passionne. » Voici ce que nous dit Stéphane Mallard. Et là, je suis d’accord avec lui. Mais comment fait-on cela ?

Hé bien je crois que c’est là que l’école de demain peut jouer un rôle. En nous apprenant à mieux nous connaitre.

Apprendre à lire, écrire, compter, c’est important, la base qui donne accès aux connaissances.

Apprendre à savoir qui l’on est l’est tout autant. Avec les recherches scientifiques menées depuis les années quatre-vingt-dix, nous savons que l’intelligence émotionnelle compte deux fois plus dans la réussite que le QI.

Peut-être nos élus pourraient-ils se pencher sur la question pour faire évoluer le programme scolaire en ce sens.

Car si l’école nous apprends, par la force des choses, à vivre en société, elle ne nous forme en rien à comprendre les mécanismes qui régissent chaque être humain et surtout pas à comprendre ce qui nous fait peur : la différence.

Alors, j’aime bien les discours qui parlent de « forcer l’ancien monde à disparaitre », mais forcer une disparition d’un monde, sans comprendre ce que l’on fat disparaitre, pour faire émerger un nouveau monde sans comprendre ce qui va le composer et en oubliant l’Humain ?

Le point commun entre ces deux mondes ? L’Humain. Et tant que nous ne comprendrons pas ce qu’est l’Humain et comment il réagit, tout nouveau monde ne sera qu’un vaste échec de plus.

Salarié ou Entrepreneur, le faux débat

J’aimerais dire ceci :

  • C’est la NASA (des fonctionnaires) qui a envoyé un homme dans l’espace, sur la Lune.
  • Ce sont des salariés qui sont en train de travailler comme des dingues à la conquête de l’espace.
  • Ce sont des salariés qui nous servent nos plats au restaurant, des plats préparés par d’autres salariés.
  • Ce sont des salariés qui fabriquent les voitures, les avions et les trains qui servent à nous transporter.
  • Ce sont des salariés qui préparent les chambres d’hôtel dans lesquelles nous dormons en déplacement. Et ce sont aussi des salariés qui mettent leurs appartements en location sur Air B&B.
  • Ce sont des salariés qui instruisent nos enfants à l’école.
  • Ce sont des salariés qui nettoient les rues.
  • Ce sont des salariés qui nous accueillent dans les boutiquent où nous achetons nos vêtements.
  • Ce sont des salariés qui s’occupent de faire tourner le monde du digital (nom de domaine, salle serveur, création de site et d’applications).
  • Ce sont des salariés qui livrent nos colis commandés sur Amazon ou ailleurs.
  • Mr Mallard, les Éditions Dunod, qui ont publié votre livre, ce sont des salariés.

Alors, Mr Mallard, je ne sais pas, mais dire que la salariat est mort, j’avoue, je ne me rends pas bien compte.

La question des coûts de la main-d’oeuvre

Vous dites, je cite « Les entreprises feront appel à de plus en plus de freelances, même sur des projets qui peuvent durer plusieurs années. » Pourquoi ?

Parce que c’est de la main-d’œuvre qui coûte moins cher ! Et qu’elle est bien plus malléable. L’entreprise à des obligations contraignantes face à ses salariés, contraintes qu’elle n’a pas face à un freelance.

Si un freelance ne fait pas affaire, en 10 minutes sont compte est réglé. Suivant ! Pas de prud’hommes, pas d’indemnités, hop ! Parfait. Flexibilité maximum. Le rêve pour une entreprise capitaliste.

De plus, le marché des freelances ayant explosé en France ces dix dernières années, la concurrence est rude, et le contrat va souvent au moins disant (merci les plateformes). Il faut des années, un solide réseau et des références pour commencer à sortir de cette ornière.

Monde d’hier, de demain. Et aujourd’hui ?

Le monde que vous proposez, Mr Mallard, je n’en veux pas. Il est capitaliste à outrance, c’est chacun pour sa gueule, c’est le marche ou crève d’aujourd’hui poussé à l’extrême et qui va laisser bien du monde en route. Et ce monde là n’est pas Humain.

Le monde d’aujourd’hui n’est pas parfait, j’en conviens. Mais il a le mérite d’essayer d’emmener tout le monde. J’ai dit essayer. Je ne dis pas qu’il y parvient.

Et le monde que vous proposez, que bien des « entrepreneurs » souhaitent, je suis désolé, il est moche, violent, compétitif et brutal.

La technologie, la compréhension, les émotions

Je ne sais pas si vous avez des enfants, mais croyez-moi, quand je vois le monde du digital, j’ai la trouille de lâcher ma fille là-dedans. Ce monde est faux, violent, sans âme, et pourtant, dieu sait que j’aime les réseaux, mon smartphone et mon ordinateur. Ce sont des outils bien utiles.

Mais qu’en faisons-nous de tout cela, vraiment ? Croyez-vous que l’Humain soit prêt à un tel monde ? Il suffit de regarder ce qui se passe pour savoir que non, pour comprendre, si l’on veut bien, que la route est encore longue. Et ce n’est pas la technologie, mais ce qui se passe en nous.

Avant de vouloir un monde dirigé par l’IA, par les réseaux, il serait temps d’apprendre à être Humain et comprendre ce qui nous fait fait nous mouvoir : les émotions.

C’est vrai, c’est vieux jeu, ce n’est pas hype, pas technologique un brin. Et pourtant, si nous voulons réussir le monde de demain, il serait temps de construire non par opposition à hier, mais de comprendre aujourd’hui pour mieux écrire demain.

Demain ne nous sauvera pas si l’on ne comprend pas ce qui se passe aujourd’hui. Qu’en pensez-vous ?

Alors, pour finir, non, tout le monde ne rêve pas de se mettre à son compte. Il existe des tas de gens qui ont simplement envie de vivre tranquillement, qui ne rêve pas changer le monde pour le rendre soi-disant meilleur (meilleur pour qui ?), des gens qui veulent juste profiter de ceux qu’ils aiment, du mieux possible.

Des gens qui travaillent, certains parce qu’ils aiment leur poste (ma femme est salariée, et adore son métier), des gens qui veulent un peu de sécurité dans un monde complètement loufoque.

De la sécurité ? Oui, parce qu’ils veulent pouvoir apporter un environnement stable à leur famille. Est-ce frileux ? Est-ce un manque d’ambition ? Je ne sais pas.

Vous savez Mr Mallard, quand je vois tous les problèmes du monde qui sont liés à l’éducation des enfants, je me dis que des parents qui songent à bien faire grandir leurs gosses en leur apportant des valeurs, et bien ce sont des gens qui façonnent là un monde meilleur, doucement.

C’est vrai, ce n’est pas disruptif, ce n’est pas une app sur un iPhone, ce n’est pas glamour pour les « digital evangelist ». Je le reconnais.

En revanche, cela fera peut-être des gens qui sauront correctement tirer parti des technologies que vous prônez.

Alors, plutôt que d’opposer hier et demain, si on bossait ensemble pour un meilleur aujourd’hui ? Qu’en dites-vous ?

Je crois, tout comme vous Mr Mallard, qu’entreprendre est une chose magnifique. Je ne crois pas que tout le monde en soit capable, et je ne veux pas stigmatiser ceux qui ne s’en sentent pas l’envie.

Vous savez que c’est difficile, que c’est une vie délicate, qui vous bouffe. Vous avez fait ce choix de vie, et c’est tout à votre honneur. Cependant, ce que vous prônez me semble réducteur. La technologie c’est bien, mais ce n’est pas cela qui va rendre les gens heureux. Le bonheur, c’est savoir apprécier ce que l’on a, ce qui nous fait vibrer, et pourquoi cela nous donne le sourire. Cela n’a rien de technologique je crois.

La technologie n’est rien de plus qu’un outil, tel un marteau. Elle peut nous permettre d’aller plus loin dans l’espace, plus vite sur terre, de sauver des vies dans le médical.

Elle peut aider, mais ne peut se substituer à ce que nous sommes. Et vous savez quoi, nous étions heureux avant la technologie. Ne l’oublions pas. Soyons heureux avec la technologie, par pour la technologie.