Vivre, c’est un temps qu’il faut savoir prendre

Le temps. Ce cher ami après qui nous passons notre vie à courir. Notre piège favori.

Oui, le temps, la temporalité, est notre pire ennemi. Passé, présent, futur. Ou devrais-je dire, passé et futur, car en réalité, notre présent, dans la majorité ne nous sert qu’à deux choses :

  1. Ressasser le passé,
  2. Inventer un futur qui nous libèrerait de cet imposant passé.

Ma montre, mon ennemi intime

Et nous courons, toujours, chaque jour, après le temps. Un jour, alors que je travaillais depuis quelques mois, alors que c’était mon premier poste en CDI, j’en ai eu ras le bol d’être l’esclave d’une montre à mon poignet.

Avant cela, j’adorais l’objet. J’étais un grand amateur de montre. Et puis, une belle montre, c’était (c’est toujours) le signe d’une certaine forme de réussite. Et quand on vient de nulle part, une belle montre, ça claque !

Un soir, j’ai posé ma montre, comme chaque soir. Et je savais que plus jamais je ne la porterais. Je me suis libéré de « l’image » et du temps. Je n’ai pas décidé d’arriver quand bon me semble, c’est irrespectueux. J’ai simplement observé que dans un délai raisonnable, personne ne  m’en voudrait d’être « en retard ».

Cultiver la joie du retard

Alors, j’ai joué de cette « convention » du quart d’heure de politesse à la française. Bon, certes, quand je prends un train ou un avion, je ne me pointe pas à la bourre. D’ailleurs, je n’ai jamais ni loupé un train, ni un avion.

Lorsque que je travaillais, comme tout à chacun, je courrais après mon bus, mon métro, je marchais plus vite, sans ne rien vraiment voir autour de moi des différents couloirs, des paysages que je traversais. Et je voyais encore moins les gens.

Un couloir de métro, un paysage, ou les gens dans les transports, si l’on observe bien, il est tant d’histoires que tout cela nous raconte.

Après quelques mois, j’étais harassé non par ce rythme de vie, mais par cette façon de vivre. Toujours pressé.

Se lever plus tôt, se coucher plus tard, pour vivre

Pressé de me lever pour ne pas être en retard, pressé de partir pour ne pas rater mon bus ou mon train, pour soi-disant profiter de ma soirée, que je passerais en réalité, éreinté, dans mon canapé, pressé de me coucher parce que je me lève le lendemain.

Alors, j’ai ralenti. Oui, je me suis levé un peu plus tôt le matin, oui, je suis parti un peu plus tôt, pour avoir le temps, de regarder, de voir, d’observer.

Le soir, je prenais aussi le temps. Parfois, je descendais du RER à Denfert Rochereau pour regagner la Porte de Vanves à pied. Je passais tantôt par telle petite rue, tantôt par tel square, je regardais jouer les enfants en été, les amoureux à l’automne, le vide en hiver.

Je rentrais chez moi plus tard oui. Et pourtant, je me sentais tellement mieux. J’avais pris le temps de ma propre vie. J’ai ralenti. J’ai « rêvassé » comme ils disent.

Je me suis assis là, sur ce banc, avec de la musique dans les oreilles et ma cigarette. Et j’ai regardé le temps passer. Je me suis demandé ce que pouvait faire telle personne. J’ai regardé le sac de courses de telle autre en imaginant ce qu’elle allait préparer ce soir.

Le temps de la poésie à la vie

J’ai marché le nez en l’air, pour regarder les immeubles, leur beauté sous la crasse, la plaque de l’architecte posée au mur avec la date de construction. J’ai regardé les passants, je me suis retourné sur quelques passantes, ébahi devant tant de grâce, d’élégance.

J’ai regardé les reflets dans les flaques d’eau, j’ai écouté la pluie sur mon parapluie, j’ai senti la pluie sur le bout de mon nez, j’ai engoncé ma tête dans les épaules les jours de froid, les jours de vent.

J’ai regardé les lumières au travers des gouttes pluies, laissé mes yeux vivre les couleurs des enseignes à la nuit tombante.

Ici, aujourd’hui, à Marseille, je regarde la mer depuis le balcon. Je regarde les couleurs du levant, changeante selon l’heure, la saison, les nuages. Je regarde la pluie arriver au loin sur le phare du Planier. Je regarde le vent se lever sur la mer avant qu’il ne vienne mettre mes cheveux en vrac.

Je regarde les arbres, parfois je les compte. Je regarde les gens passer en bas de chez moi, j’écoute les enfants jouer avant l’école, j’entends le « deux tons » des pompiers qui traversent la ville.

Je regarde voler les gabians, la danse des hirondelles qui envahissent le ciel par millier, spectacle d’une coordination fascinante, parfaite, comme s’il n’était qu’un seul cerveau qui guide des milliers d’ailes.

Je regarde la forme des nuages qui passent dans le ciel, la trainée blanche des avions de ligne.

Le soir, je contemple le couchant et son explosion de couleurs en été, ses tons pastel et froids en hiver, j’écoute le calme s’emparer de la ville, la lumière du phare du Planier qui marque l’entrée des eaux de Marseille.

Je regarde la mer disparaitre dans le noir, la lune se refléter dans sur l’eau, les lampadaires tracer le bord de mer, les phares des voitures au loin. Plus tard, je vois les fenêtres s’éteindre, la ville s’endormir. Encore plus tard, je regarde et écoute la ville dormir.

Comme dit l’autre « c’est beau une ville la nuit ». Et c’est vrai que c’est beau. Tout semble figé, immobile. Comme si rien ne pouvait plus arriver, comme si enfin le temps s’était arrêté, alors que dans quelques heures…

Un jour, alors que j’étais encore un môme d’à peine 20 piges, j’ai décidé de prendre mon temps. De respecter tant que faire se peut la société et ses règles, et de me créer un espace dans lequel je puisse respirer et profiter du monde dans lequel je vis.

Ce fut sans doute l’une des plus belles décisions que j’ai pu prendre.

0 réponses

Répondre

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *